Les hommes ont-ils moins de problèmes internes ?
Je suis un homme. Et depuis que j’exerce la Gestalt-thérapie, j’observe quelque chose qui m’interpelle : les hommes semblent encore moins nombreux que les femmes à venir prendre soin de leur monde intérieur.
Pourtant, cela ne signifie pas qu’ils souffrent moins.
Beaucoup d’hommes savent aujourd’hui, prendre soin de leur corps, travailler dur, faire du sport, construire, protéger, décider, résoudre des problèmes. Ils savent avancer.
Mais que se passe-t-il lorsque ce qui doit être réparé ne se voit pas ?
Que fait-on d’une blessure affective, d’une perte de confiance, d’une solitude intérieure, d’une peur ou d’une émotion que l’on ne sait pas nommer ?
J’entends parfois : « Je vais gérer. », « Ça va passer. », « Je n’ai pas besoin d’un psy. », « Je préfère régler mes problèmes seul. »
Derrière ces phrases, je n’entends pas nécessairement de la force.
J’entends parfois une manière ancienne de se protéger.
Et si prendre soin de soi ne consistait pas seulement à devenir plus fort, mais aussi à apprendre à habiter pleinement ce que l’on ressent ?
Les hommes ont-ils moins besoin de thérapie ?
Prendre soin de soi ne se résume pas à être fort
Je rencontre des hommes capables de beaucoup porter.
Ils portent leur famille. Leur entreprise. Leur équipe. Leurs responsabilités. Parfois même les difficultés des autres.
Ils savent être présents lorsque quelqu’un a besoin d’eux.
Mais lorsqu’il s’agit d’eux-mêmes, le mouvement peut devenir différent.
« Ça va. »
« Ce n’est rien. »
« J’ai connu pire. »
« Je vais m’en sortir. »
Ces phrases peuvent être parfaitement sincères. Elles peuvent même avoir été utiles à un moment de la vie.
Car apprendre à tenir est une forme de ressource (coûteuse dans le temps).
Le problème apparaît lorsque tenir devient la seule manière possible d’exister.
Comme un muscle que l’on solliciterait constamment sans jamais lui permettre de récupérer, une posture de contrôle permanent peut finir par coûter cher : fatigue, irritabilité, isolement, perte de sens, tensions corporelles, difficultés relationnelles ou épuisement.
La question n’est donc pas : « Les hommes sont-ils moins fragiles ? »
Elle pourrait être plutôt :
« Que leur a-t-on appris à faire de leur vulnérabilité ? »
Une souffrance peut rester invisible
Un homme peut parfaitement réussir professionnellement et ne plus savoir comment se sentir vivant.
Il peut avoir une famille, des amis, une maison, des projets et pourtant ressentir une forme de vide.
Il peut être performant et manquer profondément de confiance en lui.
Il peut être entouré et se sentir seul.
C’est ce paradoxe qui m’intéresse.
La souffrance psychique n’a pas toujours le visage que nous imaginons.
Elle peut prendre la forme d’un homme qui travaille trop.
D’un homme qui fait énormément de sport.
D’un homme qui plaisante tout le temps.
D’un homme qui ne demande jamais rien.
D’un homme qui s’occupe de tout le monde.
D’un homme qui dit qu’il n’a besoin de personne.
Parfois, le problème n’est pas l’absence de force.
C’est que toute l’énergie disponible est mobilisée pour continuer à tenir.
Que protège le « je vais gérer seul » ?
Demander de l’aide peut sembler dangereux
J’ai parfois observé, dans des conversations autour de la thérapie, une réaction corporelle très particulière.
Le corps recule légèrement.
Le regard change.
Le ton se ferme.
Et les mots arrivent :
« Ce n’est pas pour moi. »
Je ne prétends pas savoir ce qui se passe intérieurement chez la personne.
Mais cette réaction m’intéresse.
Parce que le corps peut parfois signaler quelque chose avant même que nous soyons capables de le mettre en mots.
Pourquoi la thérapie peut-elle provoquer une telle résistance ?
Peut-être parce qu’elle implique de se rapprocher de soi.
Et lorsque l’on a appris à fonctionner en s’éloignant de certaines émotions, cette proximité peut être déstabilisante.
Être accompagné signifie aussi accepter, pendant un temps, de ne pas tout maîtriser.
Pour certains hommes, cela peut entrer en contradiction avec une identité construite autour de l’autonomie, de la maîtrise et de la capacité à résoudre seul les problèmes.
Alors une question Gestaltique peut apparaître :
Que cherche à protéger cette partie de moi lorsque je refuse d’avoir besoin de quelqu’un ?
« Seul, j’y arriverai mieux »
Cette phrase mérite d’être regardée avec délicatesse.
Elle peut être vraie.
Nous avons tous besoin d’autonomie.
Mais autonomie ne signifie pas isolement !
Pouvoir demander de l’aide n’annule pas la capacité à agir seul.
Au contraire, il existe une différence entre :
« Je peux me débrouiller seul »
et
« Je dois absolument me débrouiller seul. »
Dans la seconde phrase, le choix disparaît.
C’est là que le travail thérapeutique peut devenir intéressant.
Il ne s’agit pas de dire à un homme ce qu’il doit faire.
Il ne s’agit pas de prendre le contrôle de sa vie.
Il s’agit plutôt de créer un espace dans lequel il peut observer comment il fonctionne, ce qu’il ressent, ce qu’il évite, ce qu’il répète et ce dont il a réellement besoin.
Et si la vulnérabilité n’était pas une faiblesse ?
Être blessé ne retire rien à la masculinité
Il existe encore une confusion entre masculinité et virilité.
La virilité peut être associée à la puissance, à la vigueur, à la fermeté, à la capacité d’agir.
Elle peut avoir toute sa place.
Mais elle ne résume pas l’expérience d’être un homme.
Un homme est aussi un être humain.
Il ressent.
Il doute.
Il aime.
Il a peur.
Il peut être touché.
Il peut être tendre.
Il peut avoir besoin de proximité.
Il peut être perdu.
Il peut être blessé.
Et rien de tout cela ne lui retire sa masculinité.
Je crois même qu’un homme peut gagner en solidité lorsqu’il cesse de consacrer autant d’énergie à prouver qu’il est solide.
La vulnérabilité n’est pas nécessairement l’abandon de la force.
Elle peut être la capacité à reconnaître ce qui est là sans avoir immédiatement besoin de le masquer.
Le masque finit parfois par devenir trop lourd
« Même pas mal. »
Cette petite phrase raconte beaucoup de choses.
Elle peut faire rire.
Elle peut créer de la complicité.
Elle peut même être une manière de prendre de la distance.
Mais lorsqu’elle devient une règle intérieure, elle peut enfermer.
« Je n’ai pas le droit d’avoir mal trop longtemps. »
« Je dois vite retrouver ma force. »
« Je dois rester le pilier. »
« Je ne dois pas inquiéter les autres. »
« Je dois tenir. »
À force de porter un masque, on peut finir par oublier ce qu’il y a dessous.
Et c’est peut-être là que commence une forme d’épuisement intérieur.
Non pas parce que l’homme serait trop faible.
Mais parce qu’il dépense énormément d’énergie à ne pas montrer ce qu’il vit.
Qu’est-ce qu’un homme peut découvrir en thérapie ?
Il ne s’agit pas de devenir quelqu’un d’autre
La thérapie n’a pas pour objectif de transformer un homme fort en homme fragile.
Elle n’a pas davantage pour objectif de lui apprendre à devenir quelqu’un de plus « doux » selon une norme extérieure.
En Gestalt-thérapie, nous pouvons plutôt nous intéresser à la manière dont une personne entre en contact avec elle-même, avec les autres et avec son environnement.
Comment est-ce que je m’y prends pour m’empêcher de ressentir ?
Que suis-je en train d’éviter ?
Quel est le coût de ce fonctionnement aujourd’hui ?
Qu’est-ce que mon corps me raconte ?
Qu’est-ce que je cherche à protéger ?
Ces questions ne donnent pas immédiatement des réponses.
Elles ouvrent un espace.
Et parfois, c’est précisément ce dont nous avons besoin.
Un espace où il n’est plus nécessaire de jouer un rôle.
Un espace où l’on peut ralentir.
Observer.
Sentir.
Mettre des mots.
Et découvrir progressivement ce qui se passe réellement.
Réconcilier sa force et son cœur
Je crois profondément qu’un homme n’a pas à choisir entre sa force et son cœur.
Il peut être déterminé et sensible.
Solide et vulnérable.
Ambitieux et en contact avec ses émotions.
Protecteur et capable de demander de l’aide.
Père, conjoint, dirigeant, sportif, entrepreneur ou salarié… et simplement humain.
C’est peut-être cela, au fond, que signifie se réconcilier avec sa condition d’homme.
Ne plus avoir besoin de supprimer une partie de soi pour pouvoir en incarner une autre.
Les émotions ne sont pas forcément un obstacle à l’action.
Elles peuvent devenir des informations.
La vulnérabilité n’est pas forcément une faiblesse.
Elle peut devenir une forme de conscience.
Et la thérapie n’est pas nécessairement un endroit où quelqu’un va vous expliquer comment vivre.
Elle peut être un lieu où vous commencez enfin à entendre comment vous êtes en train de vivre.
Questions fréquentes
Est-ce qu’un homme doit forcément parler de ses émotions en thérapie ?
Non, une thérapie ne consiste pas à obliger quelqu’un à parler de ses émotions. Elle peut commencer par une difficulté professionnelle, relationnelle, corporelle ou simplement par le sentiment que quelque chose ne fonctionne plus comme avant. En Gestalt-thérapie, nous partons de ce qui est présent ici et maintenant, au rythme de la personne. Les émotions peuvent alors apparaître progressivement, parfois à travers les sensations corporelles ou les situations qui se répètent.
La thérapie va-t-elle me rendre moins fort ?
La thérapie n’a pas pour objectif de diminuer votre force, votre virilité ou votre capacité à agir. Elle peut plutôt permettre de comprendre quand votre force constitue une ressource et quand elle devient une obligation de toujours tenir. Être vulnérable ne signifie pas abandonner sa puissance, mais pouvoir reconnaître ce qui se passe en soi sans devoir immédiatement le masquer. Un homme peut ainsi être à la fois solide, déterminé, sensible et capable de demander de l’aide.
Pourquoi ai-je autant de mal à demander de l’aide ?
La difficulté à demander de l’aide peut être liée à l’éducation, à l’histoire familiale ou aux modèles masculins auxquels nous avons été exposés. Certains hommes ont appris très tôt qu’ils devaient être autonomes, résoudre les problèmes et ne pas montrer leurs difficultés. « Je vais gérer seul » peut alors devenir une véritable stratégie de protection, même lorsqu’elle finit par coûter cher. La question peut devenir : suis-je réellement autonome, ou ai-je appris que je devais absolument tout porter seul ?
Est-ce que consulter signifie que je vais devoir raconter toute ma vie ?
Non, commencer une thérapie ne signifie pas devoir raconter immédiatement toute son histoire. Le travail peut partir d’une situation actuelle : épuisement, séparation, perte de confiance, difficulté relationnelle ou pression professionnelle. Le passé peut être exploré lorsqu’il permet de mieux comprendre ce qui se joue aujourd’hui, mais il n’est pas nécessaire de tout dévoiler pour commencer. En Gestalt-thérapie, l’essentiel est aussi de regarder ce qui se passe ici et maintenant, dans la relation et dans l’expérience vécue.
Comment savoir si j’aurais intérêt à commencer une thérapie ?
Il peut être intéressant de s’interroger lorsque certaines difficultés se répètent, lorsque l’épuisement s’installe ou lorsque vos stratégies habituelles ne fonctionnent plus comme avant. Vous pouvez notamment vous demander : « Est-ce que ma manière de gérer les choses me permet encore de vivre comme je le souhaite ? » Commencer une thérapie ne signifie pas être faible ou incapable de s’en sortir, mais accepter de regarder son fonctionnement avec davantage de conscience. Parfois, le premier pas consiste simplement à reconnaître que quelque chose en soi demande à être entendu.